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I – Le directeur écarlate

Il court, un tyrannosaurus rex à ses trousses. En fait, non, il n’y a pas de dinosaures dans cette histoire, mais c’est comme si. Il court comme si ça vie en dépendait. Sa vie en dépend. La vie de l’humanité toute entière en dépend.

– Je dois voir le Président !

L’agent de sécurité l’observe, amusé.

Le Directeur n’avait pas couru depuis 35 ans, au bas mot, depuis l’époque où il courait après son bus qu’il ratait de façon méthodique, ce qui l’amenait à courir dans les couloirs de l’université, systématiquement en retard. Son diplôme en poche, il décida d’arrêter de courir et de ne plus se soucier des impératifs horaires.

Il était bien forcé de reconnaître qu’il n’était pas capable de penser et de faire quoi que ce soit d’autre en même temps. Quand sa tête fonctionnait, quand il était tout à ses réflexions, son corps se mettait en pause. Comme quand il se retrouvait en plein milieu d’un passage piéton, réveillé par les klaxons, et pas du tout dans la direction où il avait prévu d’aller. Comme quand les trottoirs devenaient meurtrier. 3 entorses, 1 poignet cassé, des dizaines de chutes ridicules. Comme quand il décida de conduire. Accident mémorable. Finalement, il ne conduira pas. Finalement, il sera en retard.

Le temps est relatif, après tout. Aujourd’hui, le temps prend décidément une toute autre couleur.

– Je dois AB.SO.LU.MENT voir le Président !!!

Il halète, écarlate, dégoulinant. Putain de chaleur de printemps ! L’agent de sécurité se demande s’il va le voir exploser.

– Bonjour Monsieur. Avez-vous rendez-vous ?

Le Directeur reste interdit quelques secondes face à cette question. Il a oublié sa veste dans sa précipitation. Le pan droit de sa chemise blanche à fines rayures bleues toute auréolée pend lamentablement en dehors de son pantalon noir. Il desserre encore un peu plus sa cravate. C’en est trop.

– Mais espèce d’imbécile incompétent ! Je vous dis que je dois voir le Président de toute urgence ! Ils arrivent, vous comprenez ? Je dois voir le Président tout de suite !!!

Sa face rouge d’efforts se colore de cramoisie d’énervement. L’agent de sécurité n’est plus du tout amusé.

– Monsieur, m’insulter ne vous mènera à rien. Vous devez avoir rendez-vous pour voir le Président.

Le ton monte. Son visage tourne au bleu. Le spectacle attire le regard des personnes alentour. Emma aussi lève la tête de son téléphone.

– Mais putain de bordel de merde, c’est putain d’important ! Je suis le Directeur de ce putain de SETI et je dois voir le putain de Président. Tout. De. Suite. Je vous dis qu’ils arrivent, putain ! Vous comprenez ou merde ! Ils ar-ri-vent !!!

S’il n’était pas aussi essoufflé, il hurlerait. Il secoue ses papiers froissés sous le nez de l’agent, qui se révèle être, une fois debout, grand, musclé, pas content.

– Jacques ! Mon ami ! Mais quel est donc ce vacarme ? Quel plaisir de te voir ici ! Tu es sorti de ton bureau ?

Le Chef de Cabinet sait en quelques mots désamorcer n’importe quelle situation. C’est en quelque sorte sa marque de fabrique, la raison de sa présence ici.

– Eric, s’il vous plait, prenez la pièces d’identité de mon vieil ami Jacques Amory, et donnez lui un pass d’accès je vous prie. Je m’en occupe.

– Jack, je dois absolument voir le Président. Ils arrivent, j’en ai la preuve !

– Bien sûr Jacques, viens avec moi, tu vas tout m’expliquer. Mais il va falloir que tu arrêtes de te donner en spectacle. Merci Eric. Non mais tu as vu l’état dans lequel tu es ? Viens dans mon bureau, nous serons plus tranquille. Stanley, rappelez-moi mon prochain rendez-vous dans un quart d’heure, voulez-vous ?

Ils crapahutent dans quelques grands et lumineux couloirs. Jack Edwards, en bon Chef de Cabinet, salut chaque personne qu’il croise, et à l’occasion s’arrête pour discuter le bout de gras, ce qui fait gigoter Amory et le pan de sa chemise. Ils arrivent enfin à son bureau.

– Tu veux boire quelque chose ? Un whisky ? Une bière ?

– Non non merci, rien. Il faut absolument que je parle au Président, Jack.

– Oui, j’ai bien compris. Je t’en prie, assied-toi.  Tiens, voilà quand même un verre d’eau.

– Merci.

– Et bien, quelle descente pour quelqu’un qui n’a pas…

– Jack, ils arrivent, j’en ai la preuve. Je ne sais pas si je dois me réjouir ou me terrer dans un bunker, mais ils arrivent, très bientôt.

– Qui donc arrive ?

– Mais Eux enfin ! Qui d’autre ?

– Jacques, qu’est-ce que tu me racontes ? Si je ne te connaissais pas, je pourrais penser que tu me parles de tes petits hommes verts.

– C’est exactement d’Eux dont je parle. Et nous sauront bientôt s’ils sont verts. 

Deuxième verre d’eau.

Jack et Jacques se sont rencontrés à l’Université. Ils se connaissaient par relations interposées, mais une soirée mémorable les a définitivement rapprochés. Jack connaît la passion de Jacques pour tout ce qui relève de la vie extra-terrestre. Il le sait sérieux, bien que tête en l’air, et ne lui tient en aucun cas rigueur de son époque Roswell-on-nous-cache-tout. Ça l’amusait lui aussi. Il fut enchanté d’apprendre qu’après toutes ces années passées au SETI, il en avait finalement pris la tête. Les mots qu’il entend aujourd’hui résonnent étrangement graves. Il prend le temps de le regarder. L’image rosie de sérieux ne correspond pas aux sens des sons qu’il perçoit.

– Enfin, Jacques, sois sérieux ! Ça fait bien longtemps qu’on a arrêté de croire à ce genre de choses toi et moi. La recherche extraterrestre n’est qu’un prétexte pour…

– Je suis très sérieux. Il faut absolument que j’en parle au Président. Nous ne sommes pas seuls dans l’Univers, et ils arrivent dans exactement 8 ans, 3 mois, 1 semaine, 6 jours et 22 heures. Non, 16 heures maintenant.

– Ha ! Ha ! Ha ! Quelle précision ! Ils t’ont envoyé un email pour te prévenir ou quoi ?

– Non. Des bips. Ecoute, je comprends que tu sois crédule et que tout ça soit difficile à avaler. Mais je ne suis pas d’humeur. Je sais… nous savons au SETI que les aliens vont débarquer le 30 octobre 2028. Et je n’en dirais pas plus, sauf au Président. Je veux bien un autre verre d’eau, s’il te plait.

– Allons donc, je vais t’emmener dans le Bureau Ovale comme ça, sur ta simple bonne foi. Il va me falloir des preuves, je n’ai pas l’intention de passer pour un imbécile auprès du Président.

– Si tu continues comme ça, tu es effectivement un imbécile. Tu crois vraiment que j’irais inventer un truc pareil ? Tu crois vraiment que je me casserais le cul à venir ici seulement pour faire une petite blague ? Ça fait des semaines qu’on essaie de décrypter le truc. Aujourd’hui, on a compris ce que ces bips veulent dire. Ils nous donnent leur date d’arrivée. Emmène-moi voir le Président. Ça fait des jours que je n’en dors plus. On attendait la dernière salve de bips pour confirmer nos hypothèses. Je suis épuisé, je n’ai pas envie de me répéter. Soit je parle devant le Président, soit toute l’Amérique passe pour des imbéciles parce qu’on n’aura pas pris le message au sérieux.

Il lui tend alors sa liasse de papiers. Edwards y jette un coup d’oeil rapide, revient en arrière, s’attarde sur quelques passages, regarde Amory, relit à nouveau, et se pose finalement, pensif, sur le dossier de son fauteuil.

– Merde. Si tout ça est vrai, on est dans la merde.

Il se lève et passe la tête par la porte.

– Stanley, il est dispo ?

– Il ne devrait pas tarder M. Edwards. Je vous préviens aussitôt.


Écrit par Virginie, créatrice du projet.

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